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On commémorait hier le 36ème anniversaire du coup d'Etat qui a renversé le gouvernement de l'Unité populaire et
son Président Salvador Allende, pour instaurer une dictature militaire dirigée par Augusto Pinochet.
Sur la Plaza del Pueblo - Salvador Allende de Valparaiso, on avait fleuri la stelle en mémoire du Président socialiste, et les militants associatifs de la Commission des
Droits de l'Homme avaient déployé une grande banderole, au dessus de silhouettes anonymes d'adultes et d'enfants, noires et blanches :
"Aun estan con nosotros
¡LA MEMORIA NUNCA MUERE!"
[Ils sont toujours avec nous, la mémoire ne meurt jamais.]
C'est à cet endroit qu'aboutissaient les deux manifestations que nous avons croisé en début de soirée. Un des deux cortèges était formé par des organisations socialistes,
communistes, trotskistes... qui distribuaient notamment le dernier discours de Salvador Allende (celui-ci, dont on trouve le texte là). L'autre était un cortège libertaire, un peu moins fourni et au ton sensiblement
différent, où on appelait à la guerre sociale contre l'Etat, le capital et l'impérialisme. Dans les rangs anarchistes, on reprochait aussi à Allende de ne pas avoir armé les
travailleurs pour se défendre contre les putchistes...
On a donc eu un aperçu des différentes perceptions du 11 septembre, et du paysage de la gauche radicale locale, comme partout fractionné et évoluant de scissions en dissidences...
A Santiago, la nuit a été beaucoup plus agitée : les autoroutes ont été bloquées par des barricades, et une partie de la capitale privée de courant. Les affrontements ont fait
deux morts et pas mal de blessés, dont une dizaine de policiers, déployés en grand nombre dans le cadre d'un dispositif de sécurité exceptionnel... pas si exceptionnel, puisque
chaque commémoration du putsch militaire suscite un regain de tension, notamment à Santiago et dans certaines universités. Ainsi, à la fac de Playa Ancha, la semaine dernière, pierres,
cocktails molotov et grenades lacrymogènes étaient de sortie. Cette année, le contexte de mobilisation et de répression des communautés Mapuche dans le sud ajoutait au malaise, mais d'après
les autorités les incidents ont été moins violents que les années passées...
Le début du mois a cependant été marqué par l'attaque d'un commissariat de Santiago par une quarantaine de personnes, et l'explosion d'une bombe devant une cantine des Carabineros...
Les "plaies du passé", comme on dit maladroitement, ne sont donc pas refermées, et pour cause... Le Chili a une Constitution datant de 1980 - bien que révisée plusieurs fois - et
dont les grandes lignes ont donc été rédigée du temps de la dictature ; une structure sociale et économique qui n'a pas vraiment changée depuis ; une vie démocratique accaparée par les
jeux d'appareils partisans. Et ce système, comme beaucoup d'autres dans le monde, se défend en temps de crise à coup d'intoxication médiatique, de lois antiterroristes et de
criminalisation des mouvements sociaux.
Quant au travail de mémoire, il reste pour l'essentiel la tâche difficile de quelques-uns, quand la plupart choisissent de ne pas s'attarder sur les divisions d'hier... et d'aujourd'hui,
puisque tout le monde ne condamne pas le régime fasciste avec la même vigueur. Ainsi, certains préfèrent parler de "gouvernement militaire" que de "dictature militaire", ou saluent les progrès
effectués sous Pinochet en matière de développement économique...
Il faut aussi souligner que le paysage politique partisan actuel s'est formé à la fin des années 1980, pendant la transition vers la démocratie, organisée en douceur par Pinochet lui-même
(d'où certaines continuités). D'un côté, l'Alliance pour le Chili (l'Alianza), coalition de droite rassemblant conservateurs et libéraux ; de l'autre, la Concertation des partis pour la
démocratie (la Concertacion) qui réunit les socialistes, radicaux et démocrates-chrétiens, au pouvoir depuis 1990. Ces deux blocs, malgré quelques chamailleries internes, n'ont pas vraiment
bougé depuis, et les chilien-ne-s peinent à voir d'où viendrait le changement. Ainsi, si le vote est obligatoire pour
les électeurs inscrits, de nombreuses personnes ne sont pas inscrites sur les listes électorales...