Aujourd'hui, dans le métro qui me ramenait de Viña, j'étais assis face à une petite fille accompagnée d'une dame (mère, tante, grand-mère... ?). Pensant au récit - que je m'apprête à vous faire - de mon 1er mai au Chili, je ne prêtais pas attention au propos de mes voisines, qui semblait porter sur les dernières aventures scolaires de la fillette, encore vêtue d'une tenue de sport aux couleurs de son école.
Soudain, descendant de mon nuage, et m'intéressant par je ne sais quelle curiosité impudique à leur conversation, je me rendis compte que la fillette, qui venait d'obtenir un 7 en lenguaje (note maximale), tentait de négocier une Barbie comme récompense. Face à la réticence de la dame, elle accepta stratégiquement de se rabattre, à la rigueur, sur un "Mon Petit Poney, parce que j'ai pas encore le rose".
La discussion restant en suspens sans que ses arguments aient touché leur cible, elle se lança dans ce qui, sous couvert de rendre compte de sa journée d'école, semblait être une démonstration de ses récentes acquisitions linguistiques :
"L et E, LE"
"L et I, LI"
"L et O, LO"
"L et U, LU"
etc...
Puis, elle entonna une chanson, "à savoir par coeur pour demain", qui d'après ce que j'ai compris parlait d'un curé qui voyageait dans un grand bateau... Mais je ne pus pas connaître beaucoup plus des aventures de ce prêtre marin, parce qu'elle s'interrompit assez vite, s'exclamant qu'elle avait oublié la strophe introductive que leur fait chanter la maîtresse : "Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, nous sommes ici."
Alors qu'elle la chantait en boucle en multipliant les signes de croix avec application, le métro est arrivé à la station Bellavista, et je suis descendu en songeant: vivement le cours de sociologie de l'éducation de demain matin !
Enfin donc, le premier mai. Soyons franc, ce ne fut pas un succès complet.
J'avais décidé de me rendre à Santiago, parce qu'un défilé du 1er mai dans une capitale, ça a moyen d'être impressionnant, et aussi parce que chaque année la manif de Santiago se conclut par des concerts, sur l'avenue Brasil ou Republica, après les discours syndicaux. Concerts habituellement suivis d'affrontements entre les manifestants et la police, pressée de renvoyer chacun chez soi et de rentrer déjeuner. Mais pour ça, je ne m'inquiétais pas trop, étant donné que j'y allais accompagné d'une santiaguine de naissance, experte en psychologie comportementale du flic autochtone. On avait même préparé des pancartes en papier kraft, dont l'une était destinée à propager la pensée subversive bretonne à travers le monde, en plagiant un graffiti du hall B de Rennes 2.
"Les gouvernements nous pissent dessus... Les médias nous disent qu'il pleut !"
Premier coup dur: on apprend durant la semaine que cette année, les concerts sont interdits. Une demi-heure de bla-bla d'un grand chef du PC, et tous à la maison. Nouveau président, nouvelle ambiance. Le mandat de Piñera commence bien.
Deuxième coup dur: je n'entends pas mon réveil, et rate mon car pour Santiago, ce qui provoque des difficultés en chaîne, car une fois sur place, il faut encore faire la queue dans le métro...On arrive donc 1h30 après le début de la manifestation. Mais bon, avec le retard habituel (au moins une demi-heure), la manif ne doit être commencée que depuis 1 heure, on devrait en avoir un bon bout.
Troisième coup dur: la manifestation a été incroyablement courte, le discours est fini et des affrontements ont déjà lieu. En sortant du métro, on se retrouve donc sur une avenue parsemée de barrages policiers, qui nous obligent à faire des détours sans fin. Nous croisons beaucoup de gens avec des drapeaux pliés, qui rentrent chez eux ou vont manger. On parvient finalement au point d'arrivée de la manif, où nous attend une atmosphère qui pique le nez et les yeux - ça sent la lacrymo dans tout le quartier - mais plutôt calme.
Le remède favori des chiliens contre la lacrymo,
au point que des vendeurs ambulants de citrons arpentent les manifs.
Guanaco décoré par les manifestants,
qui vous braque avec sa lance à eau.
Comme on dit chez Alliance ou sur TF1, "les forces de l'ordre ont procédé à des séquences d'action préventive" dès la fin des festivités officielles et les premiers jets de projectile. Efficace. Seuls quelques groupes épars, n'excédant jamais la quarantaine de manifestants, en majorité jeunes et militants de gauche radicale, font encore à face aux carabineros, qui les dispersent peu à peu en emplissant l'avenue du vert triste de leurs uniformes et de leurs fourgons grillagés.
Donc voilà, pour mon premier mai à Santiago, j'ai vu surtout des policiers. J'ai raté non seulement le défilé, mais aussi les gens de gauche pour de vrai qui balançaient des trucs aux socialistes, et puis les syndicalistes de la CUT qui se battaient avec le service d'ordre du PC, accusé de noyauter le défilé en monopolisant le discours final...
On en a quand même profité pour une petite ballade dans la ville, qui nous a permis notamment de visiter
le café The Clinic (du journal satirique chilien du même nom) avec des blagues écrites partout sur les murs, et d'aller boire un verre de Chicha à la Piojera, troquet typique et
mythique de Santiago. On a même réussi à tomber par hasard sur la réunion de création du parti de Marco Enriquez Ominami, candidat indépendant à la dernière présidentielle, dissident du parti
socialiste... Bon, c'est vrai qu'il ressemble plus aux Jonas Brothers qu'à Mélenchon - d'ailleurs je regrette d'avoir dit non quand les filles dans l'entrée nous ont demandé : "Vous voulez
le saluer ? Une photo avec lui ?" Parce que ça m'aurait quand-même fait rire d'avoir une photo de moi à côté de ce vendeur de dentifrice...



